
La Paracha de Chéla'h Lékha est, à première lecture, la Paracha de la faute des explorateurs. Ce récit pourrait se résumer de la manière suivante : douze hommes sont envoyés pour voir la terre d’Israël. Ils reviennent tous avec les mêmes faits : la terre est puissante, ses fruits sont immenses, ses habitants sont redoutables, mais ils ne reviennent pas tous avec le même regard, ils ne tirent pas tous la même interprétation de leur observation. C’est ainsi que Calev et Yéhochou'a, fidèles à l’alliance avec l’Éternel, voient une terre promise, alors que les dix autres voient une terre impossible.
Et c’est là toute la profondeur de notre Paracha : la faute ne commence pas toujours dans ce que l’on voit, mais dans la manière dont on regarde. Les explorateurs n’ont pas inventé les murailles, ils n’ont pas inventé les géants, ils n’ont pas inventé les difficultés. Mais ils ont regardé la difficulté comme une impasse, alors que Calev et Yéhochou'a l’ont regardée comme une épreuve accompagnée par Hachem.
À cet égard, il est très significatif que les dix explorateurs aient pu prononcer cette phrase terrible : “Nous étions à nos yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux.”
Tout est dit. Avant même de savoir ce que les habitants pensaient d’eux, ils avaient déjà décidé de leur propre petitesse. Leur regard sur eux-mêmes a parasité leur regard sur le monde. Lorsqu’un homme se voit petit, il finit par voir le monde infranchissable. Lorsqu’il oublie Hachem, chaque obstacle devient un géant.
Mais il y a plus, le regard que l’on porte sur soi détermine bien souvent le regard que les autres portent sur nous-mêmes, ou tout simplement, le regard que “l’on pense » être porté sur nous-mêmes. Ils se voyaient “comme des sauterelles", aussi ils étaient persuadés que les autres aussi les voyaient comme des sauterelles.
C’est pourquoi la fin de la Paracha, qui nous parle des Tsitsit, n’est pas un simple ajout.
Elle est la réparation profonde de toute la faute des explorateurs. Le texte dit : “Vous les verrez, et vous vous souviendrez de toutes les Mitsvot d’Hachem… et vous ne vous égarerez pas derrière votre cœur et derrière vos yeux.”
Le vocabulaire est frappant : au début de la Paracha, les explorateurs sont envoyés “Latour", “explorer" la terre ; à la fin de la Paracha, lors du passage sur les Tsitsit, la Torah nous enjoint : “Vélo Tatourou", “ne partez pas explorer" derrière votre cœur et derrière vos yeux. Le même verbe est employé. Comme si la Torah nous disait : le problème des explorateurs n’était pas seulement d’avoir exploré la terre ; c’est d’avoir laissé leurs yeux explorer la terre en étant guidés par les intérêts de leur cœur, et les illusions perçues par les yeux, alors qu’ils auraient dû être guidés par la foi, et la confiance dans la Promesse divine.
Rachi résume ce mécanisme en quelques mots définitifs : “L’œil voit, le cœur désire, et le corps agit." Les yeux et le cœur sont les explorateurs du corps. Ils partent en éclaireurs. Ils ramènent des images, des scénarios, des peurs, des désirs. Puis le cœur les interprète, les amplifie, les transforme en volonté. Et le corps finit par suivre.
La faute des explorateurs nous apprend donc que l’homme peut être trahi par ses propres “Méraglim” “explorateurs" intérieurs. Ses yeux voient une scène, son imagination construit une histoire, son cœur s’enflamme ou s’effondre, et l’homme croit ensuite que son ressenti est la vérité. Mais il ne s’agit parfois que d’un regard non éduqué.
C’est là que les Tsitsit interviennent. Ils ne viennent pas supprimer le regard, mais le réorienter, le cadrer, la canaliser. La Torah ne demande pas à l’homme de ne plus voir ; elle lui demande d’apprendre à voir. Elle ne condamne pas les yeux ; elle veut les rendre fidèles. Les Tsitsit sont précisément une éducation du regard : lorsque “vous les verrez”, vous ne verrez pas seulement des fils, mais vous verrez par-dessus tout un rappel, un témoignage de votre mission, un symbole de la Présence d’Hachem à vos côtés, au bord même du vêtement.
Nos Sages disent que le fil bleu des Tsitsit rappelle la mer, la mer rappelle le ciel, et le ciel rappelle le trône céleste. Il est vrai qu’un fil bleu ne fait pas spontanément penser au trône d’Hachem. Et c’est précisément là, le travail que la Torah attend de nous : ne pas laisser l’imagination descendre vers le désir, mais l’élever vers le sens. L’imagination peut être une pente ou une échelle. Elle peut transformer une image en tentation, ou un détail en appel spirituel.
Le Talmud rapporte à ce sujet l’histoire d’Alexandre le Grand arrivé jusqu’aux portes du Gan Eden. Refusé à l’entrée, il demande au moins un souvenir. On lui donne alors un cadeau étrange : un œil. Alexandre, intrigué, va interroger les Sages d’Israël. Ils posent l’œil sur une balance et ajoutent de l’or, puis encore de l’or, puis des trésors. Mais l’œil pèse toujours plus lourd. Rien ne parvient à l’équilibrer. Ce n’est que lorsqu’on recouvre l’œil que son poids disparaît.
Le message est saisissant : tant que l’œil est ouvert à tout, le désir de l’homme est sans fin. “Celui qui a cent veut deux cents", nous disent nos Sages, celui qui a conquis un royaume en veut un autre. Alexandre avait conquis le monde, mais il n’avait pas conquis son regard, ni son appétit du pouvoir.
Les explorateurs aussi ont été vaincus par leur œil. Ils ont vu les fruits immenses, mais ils n’y ont pas lu la générosité d’Hachem. Ils ont vu les habitants puissants, mais ils n’y ont pas lu la grandeur du miracle à venir. Ils ont vu la terre, mais ils n’ont pas vu la Promesse. Leur œil était ouvert, mais leur regard était fermé.
Calev et Yéhochou'a, eux, voient autrement. Ils ne nient pas la difficulté, ils ne maquillent pas la réalité, ils ne prétendent pas que la conquête sera facile. Mais ils ajoutent à la réalité visible une dimension que les autres ont oubliée : “Hachem est avec nous, ne les craignez pas.” Voilà le regard juif : non pas nier les murailles, mais voir au-delà des murailles ; non pas nier les géants, mais se souvenir que le Maître du monde est plus grand que tous les géants.
C’est précisément ce que fait la Mitsva des Tsitsit dans notre vie quotidienne. Elle nous apprend à ne pas rester prisonniers du premier regard. Elle nous dit : ce que tu vois n’est pas toute la réalité. Derrière le donné brut, matériel, il y a une deuxième lecture possible, déterminée par la Providence divine.
Voilà pourquoi, notre tradition accorde une telle importance à la “Chémirat 'Enayim", la protection du regard. On pense parfois qu’il s’agit simplement d’une barrière morale, d’une question de pudeur. Elle est non seulement cela, mais aussi et surtout, un acte de liberté intérieure. Protéger ses yeux, c’est refuser d’être gouverné par ses instincts, ses pulsions, ses désirs. C’est refuser d’être l’otage de chaque image, chaque curiosité, chaque comparaison, chaque désir qui passe. Il ne s’agit de rien de moins que de reprendre possession de son monde intérieur.
On rapporte ainsi que Rav 'Ovadia Yossef attribuait une part de sa mémoire prodigieuse, de sa puissance de Torah et même de la bénédiction de sa descendance à sa vigilance constante dans le regard. Ainsi, lorsqu’il siégeait au Beth Din et qu’il devait recevoir des personnes dont l’apparence pouvait risquer de détourner sa concentration, il s’imposait des stratégies simples : il prenait une feuille devant lui, et notait les dépositions des uns et des autres, afin de ne pas laisser son regard perturber sa capacité de jugement.
Quelle leçon immense. Les plus grands hommes ne se reposent pas sur leur vertu, mais ils s’astreignent à des gestes, des techniques, des stratégies rigoureuses pour s’éloigner de toute tentation. Et c’est précisément là que se loge le secret de leur grandeur et de leur bénédiction.
On raconte ainsi qu’une famille en Israël traversait une épreuve terrible : l’un de leurs enfants avait été kidnappé et les recherches n’avançaient pas. La police faisait son travail, les proches se mobilisaient, mais aucune piste ne permettait de retrouver l’enfant. On conseilla alors aux parents d’aller demander une bénédiction au grand Tsadik Baba Salé, Rabbi Israël Abou’hatséra.
Baba Salé leur donna une Brakha et leur dit que, d’après ce qu’il percevait, l’enfant ne se trouvait probablement plus en Israël. Mais il les orienta vers son fils, Rabbi Méïr Abou’hatséra, connu pour une perception spirituelle particulièrement profonde. Les parents se rendirent alors chez Baba Méïr. Il se concentra, leur donna une Brakha, puis indiqua une direction précise : l’enfant se trouverait vraisemblablement dans un quartier de Londres. La piste fut transmise, les polices coopérèrent, Scotland Yard approfondit l’enquête, et l’enfant fut finalement retrouvé à l’endroit indiqué.
On rapporte encore qu’un homme était venu en taxi demander une Brakha à Baba Méïr. Le chauffeur attendait en bas. Baba Méïr demanda qu’on le fasse monter. Le chauffeur, surpris, entra chez le Tsadik. Baba Méïr lui parla avec douceur, lui révéla des détails de sa vie et de sa famille qu’il ne pouvait naturellement pas connaître, puis l’encouragea à revenir vers la Torah, en lui disant qu’il portait une grande Néchama. Cette rencontre bouleversa le chauffeur, au point qu’il entreprit un véritable chemin de Téchouva.
Et lorsqu’on demandait à Baba Méïr d’où venait cette capacité de voir si profondément, il répondait par une idée d’une force extraordinaire : celui qui préserve ses yeux de ce qu’il ne doit pas voir reçoit d’Hachem le mérite de voir ce que les yeux ordinaires ne peuvent pas voir.
Cette phrase éclaire toute notre Paracha.
Il existe des yeux qui voient beaucoup et ne comprennent rien. Et il existe des yeux qui se préservent, qui se sanctifient, qui se retiennent — et qui, précisément pour cette raison, deviennent capables de voir plus loin.
Les explorateurs ont vu la terre avec des yeux matériels. Ils ont fait un rapport exact extérieurement, mais faux intérieurement. Calev et Yéhochou'a ont vu avec des yeux habités par la foi. À l’instar de Baba Méïr, les Tsadikim nous enseignent que la pureté du regard ne ferme pas l’homme au monde ; elle lui ouvre au contraire une profondeur du monde que les yeux ordinaires ne perçoivent pas.
Nous vivons dans une génération où les yeux sont sollicités en permanence. Des écrans, des images, des vitrines, des comparaisons, des vies mises en scène. Tout semble appeler notre regard, et donc notre cœur. La Paracha de Chéla'h Lékha nous rappelle que celui qui ne protège pas ses yeux finit par laisser d’autres écrire son monde intérieur à sa place.
Puissions-nous mériter de réparer notre regard, de ne pas nous égarer derrière nos yeux et notre cœur, et de transformer chaque vision en occasion de nous rapprocher d’Hachem. Puissions-nous avoir le regard de Calev et Yéhochou'a : un regard lucide mais confiant, conscient des obstacles mais fidèle à la promesse, capable de voir dans ce monde non pas une terre impossible, mais une terre très bonne, « Tova Haarets Méod Méod ».

