Entretien exclusif avec Rav Alain Chlomo Senior, nouveau grand rabbin de Paris

Rédigé le 14/06/2026
Torah-Box

Élu il y a quelques semaines Grand Rabbin de Paris, le Rav Chlomo Senior hérite d’une responsabilité immense à la tête de l’une des plus importantes communautés juives d’Europe. Parcours, défis de l’antisémitisme, jeunesse, 'Alyah, école juive, Mikvaot et avenir du judaïsme français : il répond aux questions de Torah-Box avec franchise et lucidité.

La récente élection du Rav Chlomo Senior au poste de Grand Rabbin de Paris marque l’ouverture d’une nouvelle page pour la communauté juive parisienne. Héritier d’une longue tradition rabbinique, proche collaborateur du Rav Yossef ‘Haïm Sitruk pendant de nombreuses années, il a consacré sa vie au service des communautés juives de France. Dans cet entretien exclusif, il revient sur son parcours et partage sa vision des grands enjeux auxquels sont confrontés les Juifs de France et de Paris.

Pour commencer, parlez-nous de votre parcours et de ce qui vous a conduit vers le rabbinat.

Je suis né en Algérie, à Saïda, près d’Oran, en 1958. Lorsque nous sommes arrivés en France, la communauté de Nancy nous a accueillis avec une chaleur extraordinaire et nous a beaucoup soutenus. J’ai ensuite grandi à Lyon, où mon père exerçait en tant que rabbin.

Mes années de lycée se sont déroulées à Aix-les-Bains, auprès de maîtres qui m’ont profondément marqué, notamment Rav Chajkin et Rav Its’hak Weil. J’ai poursuivi ma formation en Israël, où j’ai étudié plusieurs années en Yéchiva et au Collel, en particulier à Béer Ya’akov auprès du Rav Wolbe.

De retour en France, je me suis installé à Marseille où j’ai rencontré le Rav Yossef ‘Haïm Sitruk, que j’ai eu le mérite de seconder pendant de nombreuses années. J’ai ensuite exercé à Montpellier, puis à Paris, où j’ai dirigé l’école Otzar Hatorah ainsi que la communauté Toraténou du 19e arrondissement. En 1995, j’ai pris la tête de la communauté de Créteil, que j’ai servie pendant vingt-six ans. J’ai ensuite été nommé Grand Rabbin du 16e arrondissement avant d’être élu, il y a quelques semaines, Grand Rabbin de Paris.

Quel a été votre premier sentiment après cette élection ?

Le sentiment dominant est celui de la responsabilité. La communauté juive parisienne est particulièrement riche : elle compte de magnifiques synagogues, des Baté Midrach, des Mikvaot, des institutions remarquables. Il s’agit désormais de poursuivre et d’optimiser tout ce qui a été construit.

Je tiens d’ailleurs à rendre hommage à mes prédécesseurs pour le travail considérable qu’ils ont accompli. C’est un magnifique défi, mais aussi une immense responsabilité.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux Juifs qui ne fréquentent pas de communauté et vivent leur judaïsme en électrons libres ?

J’aimerais leur dire que toutes les synagogues de Paris sont ouvertes à tous les Juifs, sans distinction de niveau de pratique. Une synagogue n’est pas seulement un lieu de prière ou d’étude ; c’est aussi un lieu où l’on ravive son âme juive.

Je sais que certaines personnes peuvent hésiter par timidité ou parce qu’elles ont le sentiment de ne pas être à leur place. Je voudrais les rassurer : partout, elles seront accueillies avec chaleur, bienveillance et sans aucun jugement.

On retrouve dans cette approche l’influence du Rav Sitruk...

C’est vrai, mais ces valeurs remontent encore plus loin. Mon père était rabbin, mon grand-père également, et ainsi de suite sur plusieurs générations. J’ai grandi dans l’amour de chaque Juif.

De nombreux Juifs s’interrogent aujourd’hui sur leur avenir en France face à la montée de l’antisémitisme. Comprenez-vous leurs inquiétudes ?

Parfaitement. J’ai connu une France où les Juifs pouvaient vivre leur identité avec fierté. Depuis le 7 octobre 2023, beaucoup de choses ont changé. Les inquiétudes sont réelles. Nous l’avons constaté avec les Mézouzot arrachées à Créteil ou avec les personnes qui hésitent désormais à porter leur Kippa dans la rue.

Cette vague d’antisémitisme ne touche d’ailleurs pas uniquement la France. Elle se manifeste dans de nombreux pays. Il est donc naturel que les Juifs s’interrogent.

Lorsqu’une famille envisage l'Alyah, le rôle du rabbin est d’accompagner cette réflexion avec honnêteté, d’expliquer les défis comme les opportunités, afin que la décision soit prise en toute connaissance de cause.

La ‘Alyah, vous encouragez ? Déconseillez ? 

C’est avant tout un choix personnel. Un rabbin peut conseiller, éclairer, accompagner, mais il ne peut prendre cette décision à la place des intéressés.

Par ailleurs, beaucoup de Juifs continueront à vivre en France. Notre responsabilité en tant que rabbins est donc de leur permettre de vivre pleinement leur judaïsme à travers les écoles, les synagogues, les Mikvaot, les maisons d’étude et toutes les infrastructures communautaires nécessaires.

Comment transmettre aujourd’hui l’amour de la Torah à la jeune génération, qui est assaillie de messages opposés à ses valeurs ?

La priorité absolue est de soutenir et de développer l’école juive. Mais il faut également souligner un phénomène très encourageant : la soif de Torah chez les jeunes.

À l’ACIP 16, nous organisons chaque année de grandes Séli’hot qui ont réuni en coopération avec Torah-Box près d’un millier de jeunes dans une atmosphère extraordinaire d’élévation spirituelle. Nous observons un véritable éveil.

Un autre indicateur : les librairies juives se retrouvent instantanément en rupture de stock à chaque fois qu’un nouveau traité du Talmud est publié aux éditions Artscroll. Cela témoigne d’un désir profond d’étudier.

Il n’existe cependant pas de recette universelle. Chaque communauté doit savoir développer des initiatives adaptées à son public et à ses besoins spécifiques.

Vous évoquez souvent un autre défi : celui des écrans.

Oui, et c’est un sujet extrêmement préoccupant. Je lance un cri d’alarme aux parents : soyez responsables. Ne laissez pas vos enfants passer des heures devant des écrans sans supervision.

Mon épouse, qui enseigne le Kodech, voit régulièrement des élèves épuisées, incapables de se concentrer parce qu’elles ont passé une grande partie de la nuit sur Internet. 

C’est un véritable fléau qui mérite toute notre attention.

Un autre problème auquel sont confrontés les jeunes, c’est celui des examens qui tombent pendant Chabbath ou les fêtes. Qu’est-ce qui est fait dans ce domaine ?

Effectivement. Pendant des années, le Rav Sitruk est intervenu auprès du ministère de l’Éducation nationale pour tenter de faire évoluer les choses.

Aujourd’hui encore, les rabbins entretiennent un contact avec les universités et les grandes écoles afin d’anticiper ces situations. Nous transmettons dès le début de l’année les dates concernées. Certaines administrations font preuve de compréhension, d’autres moins. Malheureusement, il n’existe pas encore de dispositif national permettant de résoudre systématiquement ce problème et nous agissons au cas par cas.

Les attaques contre la Brit Mila observées dans certains pays européens doivent-elles inquiéter les Juifs de France ?

Pour le moment, la situation française demeure relativement stable. Sous l’impulsion du Grand Rabbin de France, l’association des Mohalim a été considérablement renforcée. Les Mohalim suivent des protocoles rigoureux et bénéficient d’une reconnaissance institutionnelle. Malgré les tentatives de remise en cause de la part de certains partis, nous ne sommes actuellement pas confrontés à une menace immédiate.

Un autre sujet qui fait souvent les gros titres de l’actualité juive est celui des cimetières. En quoi ce sujet vous préoccupe-t-il particulièrement ?

Parce qu’il existe une méconnaissance importante de ces questions. Le principal danger concerne l’expiration des concessions funéraires. Lorsque les familles ne sont pas joignables, les corps peuvent être exhumés et transférés dans des ossuaires. J’appelle donc les familles à être extrêmement vigilantes, à surveiller les échéances des concessions et à laisser des coordonnées actualisées. C’est une responsabilité essentielle.

Les Mikvaot répondent-ils aujourd'hui aux besoins de la communauté parisienne ?

Les progrès réalisés sont considérables. Il fut une époque où Paris ne disposait que d’un seul Mikvé. Aujourd’hui, la capitale et sa région comptent plusieurs dizaines de bains rituels.

Grâce à D.ieu, les besoins sont globalement couverts, même si certains secteurs méritent d’être renforcés. Une politique réfléchie doit accompagner l’évolution géographique des populations juives.

Lorsque vous regardez la communauté juive parisienne dans vingt ans, êtes-vous plutôt optimiste ou plutôt inquiet ?

Je ne suis pas prophète. Personne ne peut savoir ce que l’avenir nous réserve. Notre mission est de fournir aux Juifs toutes les conditions nécessaires pour vivre pleinement leur judaïsme : des écoles, des lieux d’étude, des synagogues, des Mikvaot. Quant à l’avenir, il appartient à Hachem.

Un dernier message pour les lecteurs de Torah-Box ?

Je voudrais rappeler la force extraordinaire de la prière. Depuis toujours, le peuple d’Israël puise dans la Téfila une source de protection, de courage et d’espérance. 

Et j’aimerais également encourager chacun à renforcer sa Émouna. Nous avons la certitude que le Créateur accompagne Son peuple et que la Promesse divine qu’Il ne nous anéantira jamais demeure. Notre tradition est la seule qui enseigne que la fin des temps connaîtra une issue positive. C’est finalement cette confiance qui doit continuer à nous porter.

Propos recueillis par Elyssia Boukobza